Franz KAFKA - Le Procès
1925
« Le bonheur supprime la vieillesse. » Ainsi pensait Franz Kafka dont l’existence s’efface peu à peu, en juin 1924, dans une chambre du sanatorium de Kierling, près de Vienne. Né en 1883, le 3 juillet, au temps de l’empire austro-hongrois, à Prague, dans une famille juive de la bourgeoisie commerçante, il achève sa vie avant le temps convenable, la tuberculose s’apprêtant à la mettre définitivement en quarantaine. Et jusqu’ici du bonheur nulle trace ou alors vers la fin.
Des trois jeunes femmes, Felice Bauer, Julie Wohruzek et Milena Jesenska, avec lesquelles Kafka entretient successivement des relations, nous reste une correspondance. Fiévreuse. Lucide. Violente. Lettres à Milena. « L’amour, c’est que tu sois pour moi le couteau avec lequel je fouille en moi. » Voici ce que Kafka écrit à sa Milena dont l’irréelle beauté « supprime les souffrances du monde ». Lettres nourries par le manque. Le 11 juin 1924, son cœur de battre s’est arrêté.
À son chevet, Dora Diamant qui fut sa seule compagne. Sa correspondance avec Kafka a été confisquée par la Gestapo. Mais tort plus irréparable encore, sans la « trahison » de Max Brod, ami fidèle de l’auteur praguois, les trois quarts de son œuvre nous seraient toujours inconnus. Trahison ? « Tout ce qui peut se trouver dans ce que je laisse après moi… en fait de carnets, de manuscrits, de lettres, personnelles ou non, etc. doit être brûlé sans restriction et sans être lu. »
Trahison exemplaire qui allait faire basculer le destin posthume d’un modeste employé de banque ayant jusqu’ici peu publié vers celui d’un immense écrivain. « Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? » écrit-il. Après la gifle d’une première lecture, comme l’envie de tendre sans fin la joue.
Le Procès paraît à titre posthume en 1925. Kafka est mort depuis un an. Max Brod n’a pas respecté les termes de la lettre-testament adressée par son ami. Les manuscrits, comme tous les documents remisés dans les tiroirs de l’auteur, Brod ne les brûlera pas. Critique, journaliste et écrivain, on lui doit également la découverte de Jaroslav Hasek, auteur du Brave soldat Chveik.
Brod admire l’art et le style unique de Kafka qu’il est l’un des tout premiers à goûter. On lira avec un vif intérêt la biographie : Kafka, la plus complète, la plus fiable, consacrée à l’auteur. Après de longues hésitations, Brod décide de faire publier ce qui passe encore aujourd’hui pour un trésor littéraire. Premier à paraître : Le Procès. Suivront Le château (1926) puis Amerika (1927). Les lettres et le reste, son Journal, notamment.
Kafka a commencé l’écriture du Procès vers 1914. À l’époque de sa rupture avec Felice Bauer. Après une seconde rupture survenue en 1917, l’auteur en suspendra la rédaction. Le Procès, comme d’autres écrits publiés après sa mort, demeure inachevé.
Kafka jetait sur ses écrits un regard d’une extrême sévérité. Heureusement qu’aimer c’est aussi trahir. Ce roman a suscité et suscite encore toutes les interprétations. A posteriori. Car Le Procès de l’énigmatique Joseph K ne s’instruit pas seulement dans le registre de l’absurde, il anticipe certaines œuvres de Beckett, Sartre et Camus. A ce titre Joseph K pourrait presque passer pour une sorte de grand frère du Meursault de L’Étranger, de Godot et de l’Antoine Roquentin de La Nausée sartrienne.
Entre ces quatre-là, davantage qu’une parentèle existentialiste. Même pessimisme, même noirceur mélancolique face à cet immense malentendu qu’est le monde. Et peu à peu de s’opérer, devant ce que tous les raisonnements de l’infortuné K parviennent à faire comprendre, une certaine crise du langage.
Le Procès, c’est bien l’histoire d’une injustice qui ne dira jamais son nom. Une histoire surréaliste, en avance sur le mouvement littéraire éponyme, notamment irriguée par intermittence d’un humour si particulier.
Dans ce roman au style limpide, fluide et glacial à faire frissonner par anticipation, il arrive qu’on rit sous cape. Traits d’ironie héritée en droit fil de la grande tradition de l’humour juif quand il propose d’abord de se moquer de soi. Et si toute plaisanterie doit avoir une fin, Kafka la précipite plus vite qu’ailleurs.
Au départ, l’histoire n’est pourtant pas drôle. « Il fallait qu’on ait calomnié Joseph K : un matin sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté. » Voilà pour la première phrase qui jette le personnage dans le cauchemar le plus absurde, cueilli au saut du lit et du roman par d’étranges gardiens, grotesques et inquiétants, vêtus d’habits de voyage. À partir de là, ni la raison et encore moins la source de ladite calomnie émise en guise de postulat de départ ne nous seront dévoilées. Noter aussi que le vague et le flou impersonnel de l’initiale se retrouveront dans le nouveau roman où le recours à un personnage universel est fréquent, si K n’est personne il peut aussi bien figurer tout le monde.
Dès lors, K va lentement glisser de son piédestal. Bien que psychologiquement fragile, il semble avoir une assez haute estime de soi. En cela réside, qui sait, sa seule culpabilité. Chapitre après chapitre, il n’en finira plus de se perdre dans le grand labyrinthe bureaucratique, métaphore quasi anarchiste de cette société oppressive dont le but premier est de broyer avec méthode l’individu.
Une œuvre qui dépasse aujourd’hui largement le cadre contextuel où son auteur a sans doute voulu la circonscrire.